2 Protection
« Mon précieux » : pourquoi les universitaires protègent leurs ressources pédagogiques et leurs données (mais partagent volontiers leurs articles)

Javiera Atenas et Leo Havemann (Université du Suffolk et University College London au Royaume Uni) remarquent que si les enseignants-chercheurs acceptent volontiers de partager leurs résultats de recherche, c’est beaucoup moins le cas pour ceux de l’éducation. Pourquoi cette différence ? Dans leur analyse, ils nous proposent également des solutions.
Cet article a été écrit originellement en anglais. Cette traduction IA au français a été relue et corrigée par l’équipe de la Chaire. On trouvera la version originale sur le site https://unitwin-unoe.org/partager-est-un-defi/ ou https://euniwell-open-education.univ-nantes.fr/.
« Mon précieux… » — Gollum, murmurant à l’oreille d’un anneau. Et, peut-être, les universitaires murmurant à l’oreille de leurs diapositives de cours.
Nous aimons raconter des histoires sur l’ouverture : libre accès, données ouvertes, REL, culture ouverte. Nous écrivons sur la transparence et le partage en tant que biens publics, nous publions des articles prônant l’ouverture — souvent dans des revues en libre accès — et nous la célébrons dans des documents politiques, des manifestes, des déclarations, des recommandations et des conférences magistrales.
Pourtant, lorsque la conversation passe de l’ouverture théorique à l’ouverture pratique (« Pourriez-vous partager vos supports pédagogiques ou vos données ? »), un grand nombre d’universitaires s’accrochent soudainement à leurs artefacts pédagogiques avec une intensité digne de Gollum. L’anneau est en sécurité, les diapositives et les données restent cachées, et le site d’apprentissage virtuel reste un coffre-fort scellé.
Cette tension — publier ouvertement ses recherches tout en protégeant farouchement ses ressources pédagogiques ou ses données — n’est pas simplement de l’hypocrisie. Elle est comportementale, culturelle, structurelle et profondément humaine.

Pourquoi cette réticence ? Une expédition à travers les obstacles
1. Le manque de connaissances : l’incertitude engendre la prudence
Des recherches montrent que la réticence à partager ouvertement des ressources découle souvent d’un manque d’informations. Johnson (2018) dépeint le monde universitaire comme un paysage où les personnes universitaires hésitent, non pas parce qu’elles s’opposent à l’ouverture, mais parce qu’ils ou elles naviguent entre les mythes, les idées fausses et les conseils incomplets sur la propriété intellectuelle et les pratiques ouvertes ; dans le même ordre d’idées, beaucoup résistent à la publication de données ouvertes parce qu’ils ou elles ne comprennent pas pleinement ses implications, ses avantages ou ses structures de gouvernance (Janssen et al., 2018). L’incertitude rend les gens réticents à prendre des risques.
2. Compétences, confiance, risque
Comme l’a révélé la consultation mondiale de Creative Commons (2022), la culture ouverte se heurte à des obstacles au niveau des personnes : compétences limitées, formation insuffisante, peur d’être jugé, craintes de détournement et simple anxiété. Le partage de matériel pédagogique ou de données est perçu comme quelque chose de personnel. Ces artefacts représentent un savoir-faire, pas seulement un contenu. Contrairement aux articles de recherche, qui ont été filtrés par l’évaluation par les pairs, l’édition et les conventions disciplinaires, les ressources pédagogiques peuvent sembler incomplètes, désordonnées, localisées ou idiosyncrasiques. Leur développement peut être itératif au fil du temps et il est donc plus difficile de les définir comme « achevées » et donc prêtes à être exposées à un public plus large, par opposition aux étudiant·es de ma classe cette année.
3. Obstacles intrinsèques et extrinsèques
LeMire (2025) fait la distinction entre :
- Barrières intrinsèques : manque de motivation, craintes quant à la qualité ou perception que les REL sont de qualité inférieure.
- Les obstacles extrinsèques : charge de travail, manque de soutien institutionnel, confusion en matière de licences.
Ces obstacles correspondent parfaitement aux préoccupations des enseignant·es : l’obstacle interne « Je ne suis pas sûr que mes supports soient suffisamment bons » et l’obstacle externe « Je n’ai pas le temps, les outils ou la reconnaissance nécessaires pour le faire correctement ».
4. Incitations
La théorie fondée sur la valeur suggère que les individus adoptent des pratiques ouvertes lorsque les avantages perçus l’emportent sur les coûts. Les obligations en matière de publication en libre accès ont connu un succès relatif pour les raisons suivantes :
- La conformité est requise pour obtenir un financement.
- La publication ouverte améliore la réputation.
- Les avantages sont clairs et largement reconnus.
Mais qu’en est-il des ressources pédagogiques et des ensembles de données ?
- reconnaissance est rare.
- Le travail est invisible.
- Les risques se ressentent de façon significative au niveau personnel.
- Les politiques sont incohérentes ou inexistantes d’un établissement à l’autre.
En d’autres termes : les chercheur·es partagent ce qui est récompensé, et non ce qui est simplement encouragé.
Modifier les incitations, pas les personnes
L’ouverture de la recherche et de l’éducation est souvent présentée comme une question culturelle (« Nous devons changer les mentalités ! »), mais les recherches comportementales suggèrent que les obligations, les incitations et les infrastructures influencent les comportements bien plus efficacement que les exhortations morales.
Si les universitaires ont le sentiment que le partage de ressources pédagogiques ou d’ensembles de données n’est fait qu’à des fins altruistes, qu’il est totalement facultatif ou qu’il comporte un certain risque, ils ou elles continueront probablement à les traiter comme l’anneau de Gollum : précieux et peut-être mieux protégé des regards indiscrets.
Pour dépasser ce paradoxe, il faut changer à la fois les politiques et les pratiques.
Les politiques doivent:
- Récompenser l’ouverture dans les critères de promotion.
- la création et le partage des REL et des données ouvertes comme une activité universitaire légitime.
- Assurer la clarté et la cohérence en matière de licences, de droits d’auteur et de réutilisation.
- Veiller à ce que les données ouvertes soient soutenues par une gouvernance, des infrastructures et des formations.
- Favoriser les communautés et la collaboration.
Les pratique doivent:
- Donner l’exemple en matière d’ouverture au niveau des départements et des institutions.
- Offrir un soutien et des possibilités de développement aux universitaires dans les domaines de la pédagogie ouverte, de la science ouverte, des licences ouvertes et de la publication de données.
- Favoriser les communautés de partage afin que l’ouverture devienne une habitude et non une exception.
- Célébrer les contributions, non seulement les citations, mais aussi les outils pédagogiques, les ensembles de données et les conceptions d’apprentissage.

ADOPTER L’OUVERTURE. Favoriser les communautés / Récompenser l’ouverture / Reconnaître les cursus ouverts / Générer la confiance / Former / Promouvoir les biens communs / Co-créer des politiques ouvertes
La recherche ouverte n’est pas seulement un exercice technique, c’est aussi un exercice social. Il est essentiel de reconnaître le rôle des communautés et de la collaboration dans le soutien de ces pratiques (Havemann et al., 2023). La réticence comportementale est compréhensible, compte tenu des risques, des normes et des structures d’incitation en place. Mais les avantages potentiels — transparence, équité, innovation et croissance collective — sont trop importants pour être laissés enfouis dans les motivations personnelles et les serveurs institutionnels.
Pour libérer les « précieux » universitaires au profit du bien commun, nous devons changer l’environnement, et pas seulement les mentalités. Et peut-être aider les universitaires à comprendre que partager leurs ressources ne signifie pas les perdre, mais multiplier leur impact.
Références
Creative Commons. (2022, July 22). What are the barriers to open culture? Here’s what the CC community has to say. https://creativecommons.org/2022/07/22/what-are-the-barriers-to-open-culture-heres-what-the-cc-community-has-to-say/
Havemann, L., Corti, P., Atenas, J., Nerantzi, C. and Martinez-Arboleda, A. (2023). Making the case: opening education through collaboration. Rivista di Digital Politics, 3(2) pp. 305–326. https://doi.org/10.53227/108468
Janssen, M., Charalabidis, Y., & Zuiderwijk, A. (2012). Benefits, adoption barriers and myths of open data and open government. Information Systems Management, 29 (4), 258–268. https://doi.org/10.1080/10580530.2012.716740
Johnson, G. J. (2018). Cultural, ideological and practical barriers to open access adoption within the UK academy: An ethnographically framed examination. Insights: The UKSG Journal, 31(0), 22. https://doi.org/10.1629/uksg.400
LeMire, S. (2025). Faculty barriers to using open educational resources. Open Learning: The Journal of Open, Distance and e-Learning, 1–19.
https://doi.org/10.1080/02680513.2025.2573338
Javiera Atenas
Leo Havemann