9 Pillage
« Mon précieux », La ressource éducative libre au risque d’être rongé par la crainte du pillage.

Deux articles ont choisi la relation maladive qu’entretenait Gollum, le personnage inventé par Tolkien, avec son anneau, pour illustrer la difficulté à partager. Pierre-Antoine Gourraud (Nantes Université, France) partage par conviction. Conscient que la science se bâtit parce que les un·es empruntent aux autres et que participer à cette science, c’est piller et être pillé·e.
« Mon précieux », La ressource éducative libre au risque d’être rongé par la crainte du pillage.
Quand je partage une Ressource Éducative Libre, c’est toute une tempête de doutes qui se lève en moi. Vous les connaissez, ces voix ? Ces murmures acides, ces échos persistants qui sifflent dès qu’on ose l’ouverture ? Certaines, nous les avons déjà partagées. Mais celle-là, la plus coriace, la plus vicieuse, elle me souffle à l’oreille comme un vent mauvais :
« Tu vas te faire piller. On va te voler. D’autres vont profiter sans rien donner en retour. » « Et si, au final, tu perdais tout ? » Comme Gollum dans le Seigneur des anneaux qui n’entend plus que « mon précieux » rongé qu’il est devenu par l’illusion de pouvoir de l’anneau.

Pourtant. Ma conviction, elle, est un roc. Une certitude forgée dans le service public de la connaissance : l’engagement, dans la recherche, dans ces heures passées à façonner des savoirs avec et pour les étudiants. Créer des Ressources Éducatives Libres, c’est faire un pas de côté. C’est quitter la tour d’ivoire pour entrer, sans filet, dans la société de la connaissance. C’est accepter de lâcher prise, sortir du bois —
pour le meilleur, et pour le pire. Et disons-le sans ambages c’est une carrière où l’on souffre d’un manque de reconnaissance – on sait ce que l’on sème dans des générations d’étudiants, on sait rarement ce qui est récolté ; et nous agissons souvent seul sans soutien institutionnel.
Mais au fait, qui sommes-nous pour parler de pillage ? Qui sommes-nous, nous qui avons grandi sur les épaules des géants, nous qui avons bu à la source des savoirs librement offerts par d’autres ? Ces enseignants, ces chercheurs, ces inconnus qui, un jour, ont posé une parole, une image, un regard — et ont changé notre trajectoire intellectuelle. Tel est pris pilleur qui croyait être pillé ! Si nous sommes tous des pilleurs de savoirs que nous en avons conscience que nous le reconnaissons, le problème disparaît.
La métaphore qui s’impose à nous est simple, presque enfantine, mais elle claque comme une évidence : nous sommes les enfants gâtés d’une vision patrimoniale de la connaissance. Nous croyons qu’elle se comporte comme une baguette de pain — tu donnes un morceau, tu en as moins. Sauf que non. La connaissance, c’est l’anti-baguette : plus tu la partages, plus elle gonfle, plus elle nourrit.
Elle ne s’épuise pas. Elle se multiplie. Amen.

Je te donne une Ressource Éducative Libre ? → Toi, tu t’enrichis. → Moi, je m’enrichis aussi — par tes retours, tes critiques, tes améliorations. → Nous, on avance. Une économie vertueuse. Un cercle qui ne se referme jamais qui nous échappe.
Le vrai danger ? Ce n’est pas le pillage. C’est le gâchis. Cette peur stupide qui nous pousse à verrouiller, à thésauriser, à mettre sous clé ce qui, par nature, est fait pour circuler. La connaissance, ça ne s’use pas si l’on s’en sert. Ça s’améliore quand ça circule.
Tout ce qui n’est pas donné est perdu. Tout ce qui n’est pas partagé est une occasion manquée — pour toi, pour moi, pour le monde et le futur.
Alors oui, il y a un risque à partager. Le risque d’être copié, détourné, mal compris, et pas reconnu. Mais le plus grand risque de tous ? Ne serait-il pas de ne jamais oser ? De rester tapis dans l’ombre, les poings serrés sur des savoirs qui pourraient faire grandir d’autres.
Pierre-Antoine Gourraud